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Interview recueillie par votre serviteur aux Utopiales 2005


Est-il encore besoin de présenter Jean-Pierre Dionnet ? Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, revenons sur son parcours hétéroclite: scénariste de BD et secrétaire à l’écho des savanes dans les années 60, fondateur du magazine mythique Métal Hurlant et de la maison d’édition Les Humanoïdes Associés dans les années 70, créateur des Enfants du Rock sur Antenne 2 dans les années 80. Depuis les années 90, il est aussi le présentateur de Cinéma de Quartier sur Canal +, producteur et distributeur de films, directeur des collections de DVD Cinéma de Quartier et Asian Classic... Nous avons eu le privilège de le rencontrer lors des Utopiales de Nantes en 2005 et de lui poser une seule question. Pourquoi une seule ? Parce qu’une fois lancé, Jean-Pierre Dionnet ne s’arrête plus, il est intarissable.

Alors on se tait et on l’écoute !

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Lefantastique.net : Que pensez-vous de Khimaira ?

Jean-Pierre Dionnet :

 

Je vais être très très sévère.La mise en page est trop classique. Je reproche ça à tous les journaux. Il y a un manque de lisibilité, tout est de même valeur (titre, etc). Je suis de l'école des grands magazines américains d'avant-guerre, avec de gros encadrés lisibles (pas gris sur gris).Par contre, dans Khimaira je trouve de l'info, le magazine couvre un champ qui n'est pas couvert par d'autres. Trop souvent on a des titres très spécialisés dans l'imaginaire. Khimaira n'est pas bloqué dans un champ, ne reste pas sur la période ancienne ou moderne. J'ai beaucoup aimé le numéro ayant un encadré sur la SF belge, j'ai appris un truc. Je lis pour apprendre de l'information, les interprétations ne m'intéressent pas trop.

On vit dans une époque où on réinterprète tout, on ne creuse pas assez l'histoire, on ne cherche plus le chaînon manquant. Par exemple, il y a une centaine de livres sur François Truffaut. C'est vrai, ça se vend, mais ça devient ridicule. En Italie c'est Fellini. Quand récemment j'ai vu un livre sur Dario Argento, j'ai réalisé que c'était le premier. Les deux autres sont américains. La littérature de cinéma italienne est très pauvre. Il reste Fellini, un peu de Visconti, il n'y a plus rien sur le néoréalisme. C'est aussi un désert culturel concernant les DVD. On trouve beaucoup de DVD américains, peu de films italiens. Paradoxalement, comme au Japon, on trouve beaucoup de musiques de films. L'Italie est un pays malade culturellement. Son cinéma a été défait, sa télévision est hégémonique, les éditeurs comme Rizzoli sont de moins en moins aventuriers. Linus (ndlr: http://www.linus.net/) était une revue où écrivait Umberto Ecco. Dans Linus on faisait des articles de fond sur tout: BD, ciné, littérature.

Notons que c'est le même cas en France. Les gens comme Jacques Goimard sont rares. Ce sont de vrais bénédictins, qui creusent toutes les pistes. C'est un travail long, aride, ardu, presque contemplatif. Ce sont des gens qui ont eu une formation de curieux, de chercheurs érudits du 19e siècle. On était éduqué par les Bons pères (ndlr: les Jésuites), qui avaient une vision ancienne mais le souci du détail. Quand je lis un ouvrage sur le fantastique, à part les colloques de Cérisy, je trouve que les gens oublient des chaînons. Par exemple, un livre sur les loups garous doit comporter le film La fureur blanche. Eh bien, c'est toujours oublié en France, alors qu'on le trouve dans tous les bons ouvrages de référence anglo-saxons. L'ancienne formation classique scolaire, qui était dure, presque pré-universitaire, vous apprenait une méthodologie. C'est très important.

Nous ne sommes plus dans une période de découverte ou de redécouverte d'auteurs, mais on glose sur les auteurs déjà connus. On répète. Par exemple, le roman graphique est à la mode. Bon très bien. Comme Maus (d’Art Spiegelman). Pour moi, ça a commencé avec Will Eisner (1917-2005), bien avant Maus. J'ai rencontré Will Eisner, eh bien pour lui l'inventeur du roman graphique c'est Lynd Ward (ndlr: article J-P Dionnet in Métal hurlant, N°116). Il a inventé et presque fermé la porte du roman graphique. C'est comme si on disait qu'après Francis Scott Fitzgerald on peut inventer une autre façon d'écrire des nouvelles. Ce n’est pas vrai, il a tout fait. Lynd Ward, c'était ça. Je n'ai rien lu sur lui dans les livres sur les romans graphiques. J'en ai parlé à Angoulême (ndlr: festival de la bande dessinée), on m'a dit de faire l'article. Je leur ai dit, ce n'est pas mon boulot.

Je trouve que les historiens sont de moins en moins historiens. Jacques Sadoul avait des collections complètes de Wonder stories, etc. Quand il travaillait, il relisait des numéros entiers pour trouver la perle rare. Je ne dis pas que c'est obligatoire, mais je pense qu'actuellement on ne se casse plus les pieds à faire la recherche. Pire encore, on pense qu'elle existe sur cet outil absolument pas fiable qu'est Internet. N'importe qui raconte n'importe quoi. Parfois le bruit de couloir se vérifie, des fois il est complètement faux. C'est la supériorité de la presse écrite, qui se perd, de pouvoir traiter des dossiers de fond, pas forcément longs, mais denses. Je suis sidéré de voir un quotidien dont c'était la spécialité, le Monde, avec sa nouvelle formule, qui abandonne presque les dossiers. Alors que je tombe récemment sur un New-York Times avec quatre pages sur les rapports entre la Corée et le Japon. J'ai appris des trucs, moi qui vais souvent là-bas. On croule sous les formules diverses et variées maintenant.

 

Par contre, dans Khimaira, je trouve des dossiers intéressants, mais pas assez denses. Moi, je trouve qu'on ne donne jamais assez d'infos. Pour moi, le dossier doit continuer à vivre. J'ai une quarantaine de dossiers que j'ai gardés toute ma vie, et ils ne sont pas forcément longs. Un dossier bien fait peut être révélateur pour quelqu'un. Comme je suis d'une obédience fantastique, je garde surtout des dossiers sur ce genre. Ce qui serait bien dans une revue comme Khimaira, qui devrait être plus épaisse, c'est qu'elle devrait continuer à tracer cette voie de recherche. Je pense que les brèves, toutes ces petites infos, doivent être très très brèves.

Par contre, moi, je travaille actuellement sur les sirènes, j'ai un projet de film de sirènes avec Marc Caro. J'ai acheté tout ce qui existe sur les sirènes dans le monde entier, également sur les dragons, car je travaille aussi sur un film de dragons. Je suis par exemple sidéré par la manière inverse dont le dragon est vu en Orient: source de vie, positif, bénéfique, jamais méchant. Chez nous, c'est le contraire. Mais il y a des points communs, comme celui des 3 vœux. C'est un mystère jungien. J'ai lu d'excellents dossiers sur les dragons, comme celui de Terre de brume sur les Dragons occidentaux (ndlr: vraisemblablement l’Histoire naturelle des dragons de Michel Meurger), d'autres sur les dragons asiatiques, mais jamais de dossier sur tous les dragons. J'ai lu d'excellents livres en anglais sur les sirènes japonaises, et sur les sirènes anglo-saxonnes. J'aurais aimé qu'on réunisse les deux, car shintoïsme et amour de la nature d'un côté, et celtisme et amour de la nature de l'autre, donnent pratiquement les mêmes sirènes. Mon envie, ce serait d'avoir un dossier traitant d'un sujet qui intéresse tout le monde et qui donne envie d'en savoir plus. C'est un travail de titan. Mais si on fait ce boulot c'est aussi pour ça.

J'espère que le prochain Khimaira et son dossier sur les dragons envisagera bien tous les dragons.

Propos recueillis par Gabriel Féraud