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Publié par Gabriel Féraud

La Quinzaine littéraire : Ecrire le futur ?

Un numéro exceptionnel de la Quinzaine littéraire dans lequel j'ai eu l'honneur d'apporter ma contribution. Saurez-vous la retrouver ?

Littératures d’anticipation

Écrire le futur ?

« La pensée anticipatrice c’est la prise de conscience de la mutation qui se prépare. Ce n’est pas une « fuite vers le futur » mais une exigence irrésistible du présent » (revue Arguments n° 29, septembre 1958).

L’écriture du temps, et particulièrement du futur, n’est pas affaire d’époque : elle est alimentée par les imaginations les plus riches depuis la fin du XVIIIe siècle. La Quinzaine littéraire, dans son numéro 225 du 16 janvier 1976, avait consacré aux fictions spéculatives un important dossier.

Imaginer le futur suppose une vue d’ensemble sur le fonctionnement humain dans toutes ses extensions et une perception très aiguë de notre présent. Les écrivains, poètes, cinéastes, physiciens, historiens, philosophes, parce qu’ils explorent le passé et le présent de notre civilisation, semblent naturellement enclins à penser le temps, décrire le futur et tenter de dessiner un avenir possible. L’anticipation, qui regroupe les spéculations nées de la diversité des genres de science-fiction et de la littérature « blanche », illustre la richesse des possibles. Entre les extrêmes, dystopie ou utopie, se glissent des lendemains plausibles, proches.

Si certains auteurs ont vu le fruit de leur imagination prendre une forme de réalité, écrire le futur ne peut se limiter à une forme de prédiction ou de prophétie. Écrire le futur, c’est avant tout comprendre notre présent, l’observer par le prisme de l’acte que nous sommes en train d’exécuter. C’est aussi, dans certaines projections lointaines, se livrer à un exercice d’imagination, de construction d’une société future avec sa propre structure, ses propres règles, dans un présent projeté et un temps plastique. C’est encore, dans les univers post ou pré-apocalyptique, une forme de résurgence de la mémoire, qui émerge de l’oubli pour illustrer les dérives possibles de notre présent. C’est enfin l’élaboration d’une langue, d’une poésie, dont la puissance évocatrice dépasse le didactisme.

Dans notre présent, l’écologie, l’économie, les religions, les avancées technologiques, sont autant de matières d’inspiration, de réflexion qui enrichissent les spéculations. Le sentiment de leur mutation permanente rend l’avenir palpable, visible. Le présent semble s’effriter au· profit d’un « futur antérieur » omniprésent. Gary Steyngart confessait avoir subi, durant l’écriture de Super triste histoire d’amour (QL n° 1 055 du 16 février 2012), cette porosité du temps. Cette constatation et les difficultés inhérentes à toute forme de projection apparaissent comme autant d’obstacles à la pensée anticipatrice. Certains voient dans ces limites la fin de l’anticipation en tant que genre littéraire quand d’autres développent en réaction d’autres angles de vue. Reste que la lutte pour une pensée anticipatrice est une lutte contre le sous-développement de l’esprit, en faveur du rêve.

Benoit Laureau

Numéro spécial composé par Benoit Laureau et Serge Lehman

Ont participé à ce numéro outre les collaborateurs de La Quinzaine littéraire :

INTRODUCTION

L’anticipation à coups de marteau, un article de SERGE LEHMAN

Dans le monde anglo-saxon, The Encyclopedia of Science Fiction de John Clute et Peter Nicholls est une référence. Avec ses 1 300 pages et ses 4 600 entrées, on y trouve tout ce qu’il faut savoir sur des sujets aussi pointus que la SF chinoise, les uchronies d’André Maurois ou le concept d’univers de poche. Ce qu’on n’y trouve pas, c’est l’anticipation. Non seulement le mot ne possède pas d’entrée dédiée mais il n’est pas utilisé ; tout juste apprend-on que ce fut le titre d’un recueil d’essais publié par H. G. Wells en 1901. Cette lacune a une raison simple : l’anticipation est un concept français qui n’a pas d’équivalent en langue anglaise.

Abécédaire de l’anticipation, un article de SAMUEL SCHWIEGELHOFER

ANTICIPATION ET SCIENCE-FICTION

« N’appartient pas du tout au genre de la science-fiction », un article de IRÈNE LANGLET

Y a-t-il une « anticipation non étiquetée SF » ? Pour certains, si c’est de l’anticipation, c’est forcément de la SF, voilà l’axiome. Et si ce n’en est pas, ou si cela le refuse, c’est à cause du déni douteux d’un « mauvais genre » : voilà le corollaire. Ce débat complexe peut être posément argumenté (préface de Klein à l’Unica de Fontenaille), ou plus expéditif (sur Globalia de Rufin : « on s’en bat la nouille de savoir si c’est de la SF ou pas, peut être de l’anticipation ça sera plus simple » [sic]). Cette simplicité désirée sera notre choix : le paysage éditorial français reste relativement clair en termes d’étiquetage SF/ non-SF, à quelques éditeurs près qui mêlent savamment les genres (Denoël, Au Diable Vauvert, par exemple); dans ce paysage, des romans à composante anticipatrice sont publiés dans « La Blanche » ou « La Noire » de Gallimard, au « Carré rouge » ou dans « Fiction & Cie » du Seuil, chez Stock, Flammarion, Albin Michel ou Buchet/Chastel, pour ne citer que quelques-uns.

Les hérauts du futur, un article de SIMON BRÉAN

« Fiction insensée aujourd’hui… Fait irréfutable demain ! » : sur cette bravade d’Hugo Gernsback, s’ouvre en 1926 le premier numéro d’Amazing Stories, la revue américaine qui donne sa forme moderne à ce qu’on appellera bientôt science fiction. Sous sa couverture aux couleurs vives, le lecteur enthousiaste tient le futur entre ses mains.

Les Urubus*, un fiction de MAURICE MOURIER
DeLillo code, un article de STEVEN SAMPSON

Au commencement, DeLillo créa le code. Il n’est pas génétique, comme celui du Da Vinci Code, mais il partage avec ce dernier la syntaxe mystérieuse et divine qui ordonne l’univers. Son lexique mathématique et transparent le rend accessible à tout le monde. Les mathématiques sont un langage universel, traduit partout de la même façon. Même les enfants y ont accès.

L’homme qui en savait trop, un article de RODRIGO FRESÁN

Nous sommes en l’an de grâce 1974. Le 20 février. Alléluia, alléluia. À quarante-six ans, après avoir consommé des amphétamines et de la viande pour animaux pendant des années, l’auteur américain de science-fiction, Philip Kindred Dick, est sur le point d’avoir une révélation. Pas encore remis d’une lourde opération odontologique, K. Dick ouvre la porte de son appartement de Fullerton, en Californie, et découvre une fille aux cheveux sombres. Survivant du naufrage de nombreux mariages, divorcé en série, K. Dick a toujours aimé les brunes et sourit avec le faible potentiel que lui offrent ses gencives endolories, puis regarde le collier de la fille : un pendentif en forme de poisson, symbole des premiers chrétiens. Il brille. K. Dick a l’impression qu’il fut et qu’il n’est plus. Notre monde « réel » disparaît pour révéler la vérité derrière notre façade : nous sommes encore en 1970 apr. J.C., tout le reste n’est qu’une illusion et cette fille une chrétienne gnostique et rebelle qui vient lui communiquer un message urgent : « La révolte est en marche. » Rien ne sera plus comme avant pour l’écrivain de science-fiction Philip Kindred Dick. La vérité est là.

LE TEMPS DANS LA FICTION

Le Roman de l’avenir et l’anticipation dans le présent, un article de GÉRARD KLEIN

En 1834, Félix Bodin, membre de la Chambre des députés, publie un manifeste aussi éclatant que le manifeste romantique (la Préface de Cromwell, 1827) mais qui aura moins de conséquences immédiates et qui passera même à peu près inaperçu jusqu’à ce que des érudits le déterrent un siècle et demi plus tard. Ce texte bref paraît en préface de son Roman de l’avenir (1) dédié de façon assez provocante Au Passé et publié chez Lecointe et Pougins, éditeurs, libraires-commissionnaires, 49, rue des Augustins. Il ne figure même pas dans sa bibliographie officielle. On ne lui connaît pas d’autre œuvre littéraire.

Histoires du non-temps, un article de CATRIONA SETH

À la fin du mois de septembre 1793, le mystérieux Antoine Gonsse, qui se fait appeler « marquis de Rougeville », réussit à faire évader Marie-Antoinette de la Conciergerie. La femme simple d’esprit qui a été laissée à la place de la « veuve Capet » est relâchée quelques jours plus tard : il est clair qu’elle ne peut apporter aucune information aux enquêteurs. Le 16 octobre, on apprend que la ci-devant reine est à Bruxelles, en sécurité, auprès de sa sœur Marie-Christine et de son beau-frère le duc de SaxeTeschen. Démarrent alors les négociations pour l’échange, contre des républicains prisonniers, des deux enfants de Marie-Antoinette et de feu Louis XVI. Marie-Thérèse-Charlotte est libérée aussitôt. Quelques semaines plus tard, c’est le tour de Louis-Charles, qui sera sacré roi et couronné à Reims en 1800 sous le nom de Louis XVII, son royaume ayant été reconquis grâce, notamment, à l’union inattendue de l’Autriche et de l’Angleterre, soucieuses d’éviter la contagion révolutionnaire.

Le temps du post-exotisme, un article de ANTOINE VOLODINE

Si le post-exotisme semble évoquer l’« après » d’un monde ou d’une civilisation, les récits qui en relèvent ne comportent pourtant pas de marqueurs temporels explicites permettant de se situer dans le temps. Le temps du post-exotisme est-il un futur ? Existe-t-il un procédé de langage spécifique au post-exotisme, comparable au paradigme absent utilisé dans les mécanismes « anticipatifs », permettant de rendre compte d’un espace et d’une temporalité ? Antoine Volodine, qui a accepté de répondre à nos questions, nous invite à explorer les liens que l’univers de son œuvre tisse avec le temps et l’anticipation.

Manhattan Hôtel*, une fiction de XAVIER MAUMÉJEAN
Cartographie du futur, un article d’ALBERTO MANGUEL

« Heureux est le pays qui n’a pas de géographie. » Saki (H. H. Munro)

FUTUR ET LITTÉRATURE, QUEL LANGAGE ?

Le paradigme absent, un article de MARC ANGENOT

Il est évident que tout lecteur peut identifier d’emblée un énoncé de science-fiction. Est-ce l’affaire d’une phraséologie constante propre au genre ? Non, sans doute. Cette identification doit se faire à partir de critères très simples mais essentiels. La sémiotique revient à objectiver et formaliser un savoir préexistant. La science linguistique a pour objet une autre science dont tout le monde possède la connaissance passé l’âge de quatre ans, malgré sa complexité, la science nommée « langage ». La science des textes, de même, a pour but de formaliser un savoir à double face, écriture/lecture, le savoir de la production discursive.

Un nouveau langage ?, un article de SOPHIE EHRSAM
Pluralité du langage spéculatif, un article de PHILIPPE CURVAL

Le futur est pluriel, mouvant, indiscernable. Pour chaque individu, il se révèle source d’espoir, ou d’indifférence, surtout d’appréhension comme l’indiquent la plupart des enquêtes. C’est un sujet qui ne peut en aucun cas se matérialiser par des prévisions certaines, à moyen terme comme à long terme. Personne n’a sur l’avenir de prise véritable, sauf si celui-ci est abordé par le biais d’un objet littéraire, comme la science-fiction, qui spécule sur ses multiples possibles, sans préjuger de leur finalité. Mais son étendue se révèle si vaste qu’il serait nécessaire, dans l’idéal, pour l’appréhender dans toutes ses dimensions, d’anticiper un nouveau langage dont la formulation ne repose sur aucune certitude quant à son évolution. Il n’existe, en effet, aucune méthode radicale pour imaginer quelles seront les formes d’expression linguistique qui prévaudront demain, surtout à l’heure d’une mutation globale des moyens de communication.

Mots de la science, mots de l’imaginaire, un article de ROLAND LEHOUCQ

Roland Lehoucq est astrophysicien au CEA. Ses publications de vulgarisation scientifique étudient et décortiquent les œuvres littéraires ou cinématographiques de science-fiction. Benoit Laureau lui a posé les questions suivantes : Y a-t-il une sorte de rationalité dans le langage littéraire du futur ? L’appropriation par les écrivains d’un langage, d’un vocabulaire, ou d’une poétique « scientifique » déforme-t-elle leur réelle signification ? La vulgarisation scientifique contemporaine influe-t-elle sur la traduction littéraire et la perception de concepts scientifiques intégrés dans les récits d’anticipation ?

Sensations sous-sol*, une fiction de CATHERINE DUFOUR

LA PENSÉE ANTICIPATRICE

« C’était demain », un article de UGO BELLAGAMBA

« Toute anticipation, qu’elle soit de joie ou de douleur, est plus vive que la réalité, dont elle est une prophétie mentale. » Cette citation de Sax Rohmer (1) rappelle d’emblée que la projection du récit dans les temps à venir n’est presque jamais prospective, et rarement marquée par la vraisemblance. Qu’elle n’est pas, non plus, l’invention ou l’apanage de la science-fiction.

Le hasard anticipé, un article de Georges-Arthur Goldschmidt.
L’impossibilité de prédire, un article de PIERRE JOUAN

Le triomphe de la science-fiction au cinéma s’est accompagné de son relatif déclin littéraire ; non qu’il s’en écrive moins ou de moins bonne qualité, mais sa visibilité n’a cessé de décroître, pour ne plus concerner qu’un cercle restreint d’admirateurs. Cet état de fait résulte de plusieurs facteurs, comme la dissolution de la sensibilité SF dans la littérature contemporaine chez des auteurs tels que Thomas Pynchon, Haruki Murakami, Rodrigo Fresán, ou la difficulté toujours accrue de comprendre les textes à forte teneur scientifique. Mais parmi ces facteurs, il en est un qui ne doit rien à l’histoire des lettres, et tout à la nature même de la science-fiction : l’invention du concept de « singularité technologique », sorte de summum de l’imaginaire SF en même temps que son point-limite, création ultime venant sanctionner la fin d’un certain jeu d’extrapolation.

Anticiper l’avenir ou contre-fictionner le présent ?, un article de YVES CITTON

Que Paul Ricœur analyse la puissance synthétique des récits ou que Christian Salmon dénonce « la machine à formater les esprits » que serait le storytelling, on paraît s’accorder à penser que c’est en se racontant des histoires que les humains donnent sens à leur vie. Est-ce à un manque de récits d’anticipation qu’il faut attribuer le cruel déficit de notre imaginaire politique actuel, qui reste désespérément prisonnier de ressassements obsolètes ? Est-ce par défaut d’imagination utopique que nous laissons l’écocide capitaliste étouffer nos perspectives d’avenir ?

«On s’en souviendra de cette planète…», un article de LUCIEN LOGETTE

Le cinéma d’anticipation se confond en France avec les origines : cinq ans avant Le Voyage dans la Lune, Méliès tourne en 1898 La Lune à un mètre, première occurrence à l’écran de la sciencefiction, même si son auteur la présente simplement comme une « féerie à transformations ». Depuis, le genre a perduré, majoritairement sous sa forme hollywoodienne – c’est même, après la disparition, malgré quelques soubresauts tardifs, de la comédie musicale ou du western, un des seuls qui aient subsisté. Onze décennies entre la première adaptation de Jules Verne et le Prometheus de Ridley Scott, et toujours une fascination semblable pour les voyages dans le futur. La forme des rêves change moins vite que le cœur des mortels : en 1962, un des bons romans de la collection « Le Rayon fantastique », signé Francis Carsac, avait pour titre Pour patrie, l’espace. La formule demeure d’actualité.

Les formes de la catastrophe, un Entretien avec Xabi Molia

Cinéaste, écrivain, Xabi Molia a publié en septembre 2011 Avant de disparaître, étrange roman que nous ne savions comment lire et qui ouvrait à de multiples pistes stimulantes. Nous n’anticipions pas la conversation pleine d’écarts qui suivrait…

Les furtifs*, une fiction de ALAIN DAMASIO

Est-il possible de penser le futur proche sans prendre en compte la crise de la biosphère déjà à l’œuvre dans le présent ? Peut-on lui donner une autre figure que celle de l’apocalypse ? L’étrangeté, l’altérité, le mystère sont-ils aptes à métaphoriser le point de bascule écologique que nous sommes (sans doute) en train de vivre ? C’est ce que semble suggérer Alain Damasio dans cet extrait inédit de son prochain roman, Les Furtifs.